Blog

Au nom du blog

Vous souhaitez expliquer quelque chose de long et compliqué ? Quelque chose qui vous tient à cœur et que vous aimeriez partager avec le plus grand nombre ? Avant que vous n’ouvriez votre client Twitter pour démarrer un fil-fleuve de 76 tweets, j’aimerais vous inviter à considérer une autre option à mon sens plus adaptée : la bonne vieille note de blog.

Oui, comme on faisait il y a quinze ans.

Un texte pensé

Une note de blog vous permet de penser votre explication comme un tout cohérent, libéré de la contrainte artificielle des segments de 280 caractères.

On m’objectera qu’un des intérêts des fils Twitter est de permettre à l’auteur d’écrire « au fil de l’eau », d’envoyer ses pensées sur la toile à mesure qu’elles lui viennent, et de donner ainsi aux lecteurs un accès direct à son stream of consciousness. Peut-être bien, mais est-ce vraiment ce que vous voulez pour expliquer quelque chose qui vous tient à cœur ? C’est peu ou prou l’équivalent d’un professeur qui se lancerait dans un cours magistral sans aucune préparation, et c’est très rarement une bonne idée — et ce indépendamment de la maîtrise que vous pouvez avoir du sujet.

Je ne doute pas qu’il existe des gens capables d’improviser une explication magistrale du premier coup, en direct et sans filet. Mais pourquoi donc voudriez-vous vous imposer un tel exercice lorsque rien ne vous y oblige, si ce n’est une contrainte totalement artificielle de la plate-forme sur laquelle vous vous exprimez ?

Bien sûr, il est parfaitement possible de préparer un fil-fleuve à l’avance. Mais si vous faites cela, si vous avez déjà préparé un texte contenant tous les points que vous souhaitiez aborder, pourquoi ne pas publier ce texte tel quel ? Pourquoi ajouter une étape supplémentaire consistant à découper votre texte en tronçons de moins de 280 caractères chacun, juste encore une fois pour se plier à la contrainte artificielle d’un site web parmi les millions qui composent la toile ?

Une discussion non-fragmentée

Avec un fil Twitter, outre le fait que votre texte est artificiellement fragmenté en tweets, ce qui le rend inutilement plus pénible à lire qu’un texte logiquement fragmenté en paragraphes, la discussion qu’il va susciter — et qui peut, si vous avez de la chance et des followers intéressants, être aussi pertinente que le fil lui-même — va aussi se trouver fragmentée.

Des personnes vont répondre au dernier tweet du fil, d’autres, après avoir le fil entier (ou, parfois, sans l’avoir lu…) vont répondre sous le premier tweet, et d’autres encore vont répondre à des tweets individuels au milieu du fil. Pour peu que certaines de ces réponses soient elles-mêmes étalées sur plusieurs tweets (toujours sans aucune autre raison que cette limitation totalement arbitraire propre à cette plate-forme), les réponses à ces réponses seront à leur tour dispersées.

Dans l’absolu, je n’ai rien contre une discussion se présentant sous la forme d’une arborescence. Avec un outil conçu pour afficher et permettre de naviguer dans une structure arborescente, c’est même très pratique. C’est par exemple ainsi que les (bons) clients de messagerie présentent les messages d’une liste de discussion, et ça fonctionne très bien.

Le problème, c’est que je ne sais pas pourquoi Twitter est conçu,1 mais ce n’est sûrement pas pour afficher une structure arborescente, encore moins permettre de naviguer dedans. Il est juste impossible de s’y retrouver, en fait. Impossible de savoir si vous avez vraiment fait le tour de la conversation, ou bien si vous n’avez pas raté un sous-fil dans la troisième réponse à la huitième réponse à la cinquième réponse sous le tweet numéro 25.

Changer d’application, un problème ?

On m’a objecté qu’un tweet contenant un lien vers une note de blog aurait l’inconvénient, par rapport à un fil-fleuve, d’obliger le lecteur à changer d’application pour passer de son client Twitter à son navigateur web, et que ce changement serait d’autant plus pénible si le site hébergeant la note de blog impose à ses visiteurs une bannière d’acceptation des cookies ou pire, des publicités.

Je réfute complètement l’idée que le simple fait de devoir passer d’une application à une autre représenterait un quelconque problème. D’une part, ce besoin de changer d’application n’existe que sur les plate-formes mobiles. Sur un ordinateur, il ne s’agit que de passer d’un onglet de navigateur à un autre. D’autre part, même sur mobile, et bien… je cherche encore où se trouverait le problème ; le client Twitter lance automatiquement le navigateur au clic sur un lien, la page s’affiche dans une nouvelle fenêtre qu’il suffit de fermer une fois la lecture terminée pour retrouver sa timeline Twitter. Où est le problème, réellement ? Le client Twitter serait-il donc si confortable que l’idée de s’en éloigner quelques minutes est insupportable ? C’est quoi ça, un syndrome de Stockholm ?

La seule existence de services du genre de threadreaderapp et assimilés, et le constat que tous les fils-fleuves sur Twitter sont immanquablement suivis de tweets faisant appels aux bots de ces services pour obtenir des versions « dé-tweetisées » de ces fils, montrent assez que non seulement les internautes n’ont aucun problème avec l’idée de lire un texte qui les intéresse sur une plate-forme autre que Twitter (même si ça implique un « changement d’application »), mais qu’en plus ils sont demandeurs.

Je concède le point sur les bannières d’acceptation de cookies et les publicités (je déteste ça, comme tout le monde). Mais vous êtes seul maître du site sur lequel vous publiez votre note de blog : si vous ne voulez pas imposer ça à vos visiteurs, ne le faites pas.2 Et du côté des lecteurs : si une bannière d’acceptation de cookies suffit à vous détourner d’un texte explicatif qui vous semblait intéresser, avez-vous vraiment envie de vous informer ?

Immutabilité et mauvaise foi

On m’a aussi objecté qu’un avantage de Twitter réside dans le fait que les tweets ne sont pas modifiables, ce qui empêche son auteur de, je cite, « magouiller après [leur] publication ».

Que cette immutabilité soit vue comme un avantage en dit à mon avis assez long sur l’ambiance parfois (souvent ?) déplorable qui règne sur Twitter, où les intervenants sont d’office considérés comme de mauvaise foi — de vils trolls qui, s’ils en avaient la possibilité, n’hésiteraient pas à éditer sournoisement leurs tweets pour en changer le sens, plutôt que d’admettre, à l’issue d’une discussion, la moindre erreur de leur part (par exemple que les tweets d’origine étaient formulés maladroitement).

Pour moi, un des avantages d’une note de blog par rapport à un fil-fleuve est précisément qu’il peut être édité a posteriori si nécessaire. Le travail de rédaction qui a conduit à la note ne s’arrête ainsi pas obligatoirement dès l’instant où elle est mise en ligne — il peut continuer aussi longtemps que l’auteur l’estime nécessaire, que ce soit pour corriger une erreur factuelle (quel intérêt de laisser une erreur non-corrigée ?), ajouter un point auquel il n’avait pas initialement pensé, reformuler un passage qui, après relecture (par l’auteur lui-même ou par des commentateurs critiques), n’apparaît pas aussi clair que prévu, etc.

C’est quand même bien un des intérêts de la publication sur Internet que de permettre que les corrections a posteriori soient aussi faciles techniquement que la publication initiale, contrairement à la publication papier où on ne peut guère faire mieux que de publier un corrigendum dans un prochain volume, en espérant qu’il sera vu par tous ceux qui avaient lu la publication originale…

Certes, en un sens on peut dire que Twitter n’interdit pas les corrections : après tout, il suffit d’ajouter de nouveaux tweets à la fin du fil, ou après chaque tweet que l’on souhaite « corriger ». Mais pensez-vous vraiment que c’est le meilleur moyen de faire passer votre message ? Un fil brinquebalant où il faut lire tous les tweets de correction pour avoir le fin mot de l’histoire ? Préserver une sorte d’historique des versions de votre discours, c’est bien, mais il y a de meilleurs outils pour ça que Twitter.

  1. Il doit sûrement y avoir une chose pour laquelle Twitter est bien conçu. Le fait que je n’ai pas encore trouvé de quoi il s’agissait ne veut pas dire que cette chose n’existe pas.
  2. Remarquez que vous lisez ce texte sur un site sans publicités et qui ne collecte aucune information sur ses visiteurs. Oui, c’est possible.